Goethe – Schiller, Tome II, 1794-1805

À la Une

« Leben Sie recht wohl und machen, daß Sie Ihre Geschäfte in Weimar bald los sind. Ich empfehle Ihnen, was Sie mir oft vergebens rathen, es zu wollen und frisch zu thun. » (Vouloir vraiment, agir vivement.)

(…) restez obstinément fidèle au lien sérieux que fait la communion des convictions et des affections;

tout le reste est le vide même et n’est que tristesse.

Weimar, le 31 octobre 1798.

« (…) tout ce qui porte la marque d’un individu est bien étrange. Personne n’est apte à se retrouver ni en soi-même ni en autrui, et chacun est condamné à tisser tout juste sa propre toile d’araignée, à s’installer au beau milieu, et à agir de là. » G., Weimar le 3 mars 1799

« C’est une chose bien singulière, que ma position, qui, envisagée d’ensemble, est aussi heureuse que possible, soit en un désaccord si profond avec ma nature. Nous verrons bien quel rendement nous obtiendrons de notre volonté. » G. à Sch., Weimar le 6 mars 1799

« (…) la nécessité d’un processus naturel. »(nun schon gleichsam als naturnothwendig vor sich hin) G, Weimar, 9/3/1799. Lettre n°578

nº608. « Notre existence est faite de relations avec le dehors, qui la composent et qui, en même temps, nous la dérobent mais il faut pourtant aviser au moyen de s’en tirer, car l’isolement absolu (…) n’est pas non plus une solution recommandable. » G. , Weimar, le 19 juin 1799

nº610. « (…) le fatal engrenage (…) [de] ma journée. » Weimar, le 22 juin 1799.

nº651. Goethe, Weimar, le 4 septembre 1799

« Devant l’absurde, chacun s’exclame et se réjouit bruyamment de voir qu’une œuvre puisse être si profondément inférieure au niveau d’où il la juge. Du médiocre, chacun triomphe avec complaisance. Ce qui n’est qu’apparence recueille des éloges sans limites et sans réserve; car, pour le commun de l’expérience vulgaire, c’est précisément l’apparence qui a valeur universelle. Ce qui est bon sans être parfait, on le passe sous silence; car, d’une part, on ne peut faire autrement que d’avoir de la considération pour les qualités authentiques qu’on y remarque, et, d’autre part, les imperfections qu’on y sent suggèrent des inquiétudes; or, ceux qui ne sont pas de taille à lever leur propre doute aiment mieux ne pas se compromettre en pareil cas, en quoi ils font bien. Enfin, le parfait, lorsqu’il vient à se rencontrer, procure une satisfaction profonde, tout comme, tout à l’heure, l’apparence procurait une satisfaction de surface, si bien que, dans l’un et l’autre cas, l’effet est analogue. »

n°738. « La peinture que vous faites du théâtre de là-bas révèle une ville [Leipzig] et un public qui, du moins, ne se piquent ni d’art ni de supériorité critique en matière artistique, et qui ne demandent qu’à être amusés et émus. » Schiller, Weimar, le 5 mai 1800.

Bordighera

À la Une

midi sonne

un train passe

le soleil écrase les draps blancs

les amis viennent de partir

au loin, en bas, sur une sorte de polder étendu sur la mer, le chantier s’est arrêté.

—-

le jeune Hector, parmi d’autres éclairs charmants nous a dit :

« regardez, je ne vois rien ».

—-

hier soir

sur la piazzetta

tout était contenu dans l’instant et dans nos verres glacés

des ruelles arqueboutées aux maisons

coulait un vent rare

comme une conversation qui s’éternise.

Aphorismes, K., vers 1917

À la Une

7.

Parmi les moyens de séduction dont dispose le Malin, un des plus efficaces est d’inciter au combat.

Eines der wirksamsten Verführungsmittel des Bösens ist die Aufforderung zu Kampf.

—-

25.

Quelle joie prendre au monde, si ce n’est y trouver refuge?

Wie kann man sich über die Welt freuen, außer wenn man zu ihr flüchtet?

—-

26.

Les cachettes sont innombrables, le salut en est un, mais il y a autant de possibilités de salut que de cachettes.

Le but existe, mais pas le chemin. Ce que nous appelons chemin, c’est notre indécision.

Verstecke sind unzählige, Rettung nur eine, aber Möglichkeiten der Rettung wieder so viele wie Verstecke.

Es gibt ein Ziel, aber keinen Weg; was wir Weg nennen, ist Zögern.

—-

31.

Je n’aspire point à la maîtrise de moi-même car ce serait vouloir exercer une action sur un point aléatoire du rayonnement infini de la vie de mon esprit.

Mais si je suis contraint d’édifier des défenses autour de moi, c’est en restant inactif que je m’en acquitterai au mieux: me contentant d’admirer la monstrueuse complexité des choses, je n’engrangerai alors que le réconfort que cette vue, a contrario, offre.

Nach Selbstbeherrschung strebe ich nicht. Selbstbeherrschung heißt: an einer zufälligen Stelle der unendlichen Ausstrahlungen meiner geistigen Existenz wirken wollen.

Muß ich aber solche Kreise um mich ziehen, dann tue ich es besser untätig im bloßen Anstaunen des ungeheuerlichen Komplexes und nehme nur die Stärkung, die e contrario dieser Anblick gibt, mit nach Hause.

—-

35.

L’Avoir n’existe pas, seul existe l’Être, un Être qui réclame le dernier souffle, l’étouffement.

Es gibt kein Haben, nur ein Sein, nur ein nach letzem Atem, nach Ersticken verlangendes Sein.

—-

44.

Tu t’es harnaché pour ce monde, tu es ridicule.

Lächerlich hast du dich aufgeschirrt vor diese Welt.

—-

47.

On leur donne le choix: devenir des rois ou les messagers des rois. Comme les enfants, ils veulent tous être des messagers: il n’y a donc que cela. Ils parcourent le monde et, en l’absence de rois, ils échangent entre eux des messages qui ont perdu tout sens. Ils aimeraient mettre fin à leur existence pitoyable mais n’osent pas: ils ont prêté serment.

Es wurde ihnen die Wahl gestellt, Könige oder der Könige Kuriere zu werden. Nach Art der Kinder wollten alle Kuriere sein. Deshalb gibt es lauter Kuriere, sie jagen durch die Welt und rufen, da es keine Könige gibt, einander selbst die sinnlos gewordenen Meldungen zu. Gerne würden sie ihrem elenden Leben ein Ende machen, aber sie wagen es nicht wegen des Diensteides.

—-

48.

Croire au progrès ne veut pas dire croire qu’un progrès s’est déjà produit : ce ne serait pas une croyance.

An Fortschritt glauben heißt nicht glauben, daß ein Fortschritt schon geschehen ist. Das wäre kein Glauben.

—-

80.

La vérité est indivisible, donc incapable de se connaître elle-même ; qui veut la connaître ne peut qu’être dans le mensonge.

Wahrheit ist unteilbar, kann sich also selbst nicht erkennen ; wer sie erkennen will, muß Lüge sein.

—-

92.

La première fois que l’on adora les idoles ce fut certainement par peur des choses mais, en même temps, par peur de la nécessité des choses et aussi par peur d’en être responsable. Cette responsabilité semblait si énorme qu’on n’osait même pas l’attribuer à un être unique extérieur à l’humanité car sa médiation n’aurait pas suffi à alléger la responsabilité des hommes. Comme le commerce avec un être unique eût été trop entaché de responsabilité on rendit chaque chose responsable d’elle-même et on alla jusqu’à lui attribuer une certaine responsabilité sur l’homme.

Die erste Götzenanbetung war gewiß Angst vor den Dingen, aber damit zusammenhängend Angst vor der Notwendigkeit der Dinge und damit zusammenhängend Angst vor der Verantwortung für die Dinge. So ungeheuer erschien diese Verantwortung, daß man sie nicht einmal einem einzigen Außermenschlichen aufzuerlegen wagte, denn auch durch Vermittlung eines Wesens wäre die menschliche Verantwortung noch nicht genug erleichtert wor-den, der Verkehr mit nur einem Wesen wäre noch allzusehr von Verantwortung befleckt gewesen, deshalb gab man jedem Ding die Verantwortung für sich selbst, mehr noch, man gab diesen Dingen auch noch eine verhältnismäßige Verantwortung für den Menschen.

—-

96.

Les joies de cette vie ne lui appartiennent pas, elles sont notre peur de nous élever à une vie supérieure ; les tourments de cette vie ne lui appartiennent pas, elles sont notre propre tourment à cause de cette peur.

Die Freuden dieses Lebens sind nicht die seinen, sondern unsere Angst vor dem Aufsteigen in ein höheres Leben; die Qualen dieses Lebens sind nicht die seinen, sondern unsere Selbstqual wegen jener Angst.

—-

109.

(…)

Il n’est pas nécessaire que tu sortes de chez toi, reste à ta table et écoute. Non, n’écoute même pas, contente-toi d’attendre. N’attends même pas, reste tranquille et seul. Le monde s’offrira à toi pour que tu lui ôtes son masque; il ne peut faire autrement et, en extase, il se roulera à tes pieds.

(…)

Es ist nicht notwendig, daß du aus dem Hause gehst. Bleib bei deinem Tisch und horche. Horche nicht einmal, warte nur. Warte nicht einmal, sei völlig still und allein.

Anbieten wird sich dir die Welt zur Entlarvung, sie kann nicht anders, verzückt wird sie sich vor dir winden.

—-

À la Une

Manchette (II)

“La vérité du polar hard-boiled, c’est qu’il doit non seulement avoir été le roman de la misère moderne, mais devenir la misère moderne du roman.

Il ne veut rien avoir de poétique, sauf ironiquement. Le polar achevé doit être comme une HLM qui serait parfaite. Aucun détail, aucun problème de plomberie, ne doit s’interposer entre le consommateur et son objet. Même la distraction doit être parfaite, comme une cuisine équipée. Alors le consommateur ne peut plus se consoler par des protestations sur les détails. Il est forcé de tout accepter parce que c’est parfait, ou de tout rejeter d’un coup parce que c’est l’horreur.”

—-

Jean-Patrick Manchette, Chroniques, 318, 1996.

Septembre

Hanches musicales sur le vélo

D’un claquement de doigts elle signifie

Que c’est terminé – c’est-à-dire

Qu’elle tourne

Nous goûtions le soleil chaud du matin

Le claquement du périphérique monotone comme un train

Une odeur de Méditerranée perdue là sur le court

Dans la douceur étrange de cette vie

Sommes-nous

Tout ce que nous pourrions être

Ou sommes-nous juste

Ce que nous sommes.

Sans titre

J’aurais probablement voulu leur dire que réussir sa vie c’est vivre pendant que

Dans une autre dimension un soleil encore fort luttait avec des nuages gris

Autour de la table il y avait des combats certes, mais quels combats

Et toi, ‘Werther’ quand tu t’échappes comme cela où vas-tu donc et

Comment gardes-tu ton monde

A côté du leur?

Entre les vagues

J’avance, depuis toujours, par grandes bouffées d’enthousiasme qui me portent comme des vagues et sont presque toujours des illusions. De sur la vague, on voit, on éprouve des choses, on goûte la vie. Entre les vagues, sur la grève, on attend comme un surfeur la prochaine – comme un succédané, un espoir, une sorte d’entre-vague. Le second état, plus passif, non dépourvu d’une ironie triste, permet de voir mieux, voire de comprendre, mais d’éprouver moins.

Le rendez-vous

J’avais oublié que ce monde existait. L’immeuble de bureau énorme et vide, flambant neuf comme une citadelle oubliée. La réceptionniste dont c’est le premier jour et qui déjà s’ennuie, qui regarde dehors comme chez Chandler. L’ascenseur. La moquette. Les badges. Kafka à tous les étages. Mais j’aime encore bien vous savez. C’est comme parler une langue oubliée, jouer un jeu oublié. On fait preuve de civilité, on t’offre un café, on t’explique les choses avec cet air gourmé, un peu pincé des chefs, des responsables. Kilomètres de bureaux, ordinateurs, moquette, problèmes. A quoi tout cela sert-il? Et au-dessus les marchés, les règles, le planning. Tu peux jouer ce jeu un moment, mais au fond tu es Knulp, tu marches sur les chemins avec un petit sourire, tu ne regardes pas plus loin que demain. Tu avitailles quand c’est possible, comme un voleur, toujours surpris que ça arrive. Tu contemples les revers de ce monde où la climatisation ronronne. Tu fais de petites boucles dans la liberté, bord de Seine, soleil du matin, et peut-être que fugitivement ils t’envient. La liberté… Sois honnête pour une fois, ce que tu appelles aujourd’hui liberté n’est-ce pas ce qui hier encore oppressait ta poitrine?